répondre “), Geert conclut : ” Les Cahiers offrent cependant une évidence suffisante pour nous inciter à la méfiance devant une explication unique de la notion [celle de la mise en abyme], lui imposant les limites du ” roman dans le roman “. Sans avoir traité de la présence – tronquée -d’Allain, autrement que par ses préparatifs, nous avons vu les Cahiers pratiquer l’introspection sur plusieurs niveaux. ”
comme dans l’édition ordinaire, Emmanuèle.” 1
De plus, on sait que la mère de Gide percevait d’un mauvais œil cette relation ; ainsi trouvons-nous l’écho d’un reproche dans les paroles de la mère de Walter sur son lit de mort : “Votre affection est fraternelle […]. Bien qu’elle soit ma nièce, ne me fais pas regretter de l’avoir comme adoptée depuis qu’elle est orpheline.”2
On sait que Gide déclare avoir tenu son journal intime à l’exemple d’Amiel dés sa quinzième année et en avoir versé maintes pages telles quelles dans Les Cahiers d’André Walter. Ces pages ne devaient pas être très différentes des premières lettres à Madeleine Rondeaux : elles indiquent le romantisme sentimental de ce premier journal. Dans une lettre à sa mère de 1892, Gide fait remonter le début de son journal à l’époque de sa première communion, ce qui en marque l’origine religieuse. Au cours de son voyage en Bretagne sur les traces de Flaubert pendant l’été 1889, il tint un carnet d’où il tira en 1891 Les Notes d’un Voyage en Bretagne (Petites études de rythme) : c’est le premier exemple, du moins le plus immédiat, où des notes seront publiées à peu prés directement. Une application littéraire de l’usage du carnet apparaît dans le ” Subjectif “, ce cahier de lectures que Gide ouvre le 18 octobre 1889.
Ainsi les notes qui devaient conduire au Journal ont-elles débuté assez spontanément à la suite de l’intimisme d’Amiel, de prières et méditations religieuses, des effusions sentimentales de l’adolescence, comme une réalisation écrite aisée directement inspirée par la vie personnelle.
1. Jean Delay, La jeunesse d’André Gide, tome 1, Paris, Gallimard, 1956, p. 479.
2. Ibid. p. 29.
C’est un livre qui devait être la ” somme ” de son existence personnelle, Gide disposait de toute l’expérience sentimentale et religieuse de son adolescence.
Il lui fallait encore incorporer son expérience présente, en particulier celle de l’auteur aux prises avec l’œuvre : c’est elle qu’il se donne par le journal, en y poussant l’adaptation consciente aussi loin que le permet la réflexion sur la vie, face à soi-même, aux projets. En cette première série de notes qui conduite à la rédaction de son premier roman, Gide se joue le personnage du futur auteur ; de ce dernier, il adopte les attitudes, inférées d’après l’exemple de ses lectures et de ses amis ; il fait les gestes qui engagent ; il s’identifie à un personnage littéraire.
Dans ses Cahiers, Gide met en scène de manière plus ou moins transfigurée sa mère, sa cousine et lui-même. Un jeune homme de vingt ans, André Walter, s´est retiré en Bretagne après que sa mère, sur son lit de mort, lui eu fait renoncer à se marier avec sa cousine Emmanuèle, laquelle a consenti à en épouser un autre.
” Il serait bon que tu quittes Emmanuèle… Votre affection est fraternelle, – ne vous y trompez pas… Emmanuèle a déjà bien souffert : je voudrais tant qu´elle puisse être heureuse. L´aimes-tu assez pour préférer son bonheur au tien ? Ai-je trop compté sur toi, mon enfant, – ou pourrai-je mourir tranquille ? – Oui, mère ” (Les Cahiers d´André Walter : 39),
répond le fils soumis. Le destin d´André est joué et le sacrifice consommé.
Dans les Cahiers, le protagoniste du ” roman ” tient son journal d´avril à novembre 1889, jusqu´à ce que la folie puis la mort ne l´emportent. L´ouvrage est constitué de deux cahiers et se présente comme posthume. Le message que les Cahiers délivrent à la famille de Gide est clair ; celui-ci deviendra fou s´il ne peut épouser Madeleine. Et quant au message externe, il est également d´une grande clarté : il s´agit d´un plaidoyer exalté en faveur de la pureté, contre les monstrueuses revendications de la chair. Les Cahiers d´André Walter sont l´histoire d´un combat entre la possession physique et la possession spirituelle qui s´achève certes par la folie et la mort, mais aussi par la victoire du rêve et de l´absolu sur la réalité.
Puis, au lieu de séparer la poésie de la vie, de répandre l´idéal sur le papier, et de vivre la vie humaine, j´ai tellement mêlé les deux qu´elles ne se sont plus distinguées. J´ai voulu être mon idéal, j´ai voulu vivre mon rêve, et c´était une folie, et je le savais, mais cette folie me gonflait d´enthousiasme, me soulevait de terre. Le reste m´écœurait misérablement (Les Cahiers d´André Walter : 56).
D’autres parallèles entre le réel et la fiction s’ajoutent à ces faits. Nous n’y insistons pas, l’essentiel n’étant pas le détail mais l’atmosphère toute personnelle dans laquelle baignent Les Cahiers.