me de l’œuvre, sorte de palimpseste de la mémoire et de réécriture de soi-même, un peu dans l’esprit de la Vita Nova de Dante. Gide formule explicitement, peu avant de s’atteler à l’écriture du récit, ce qui en fera la spécificité : ” Dire, pour André Walter, l’absence de conclusion qui déroute.”2
Gide prête à son double la ” manie écrivant “3 qui est la sienne. C’est ainsi que se met en place un dispositif spéculaire vertigineux : le jeune Gide fait de son personnage un diariste, tient lui-même son journal au moment de la genèse des Cahiers d’André Walter et insère dans le journal fictif des fragments de son propre journal tenu entre août 1888 et
1. Gide, Les Cahiers d’André Walter (CAW), Œuvres complètes, vol. 1, Paris, NRF, 1932 p. 30.
2. André Gide, Journal 1887-1925, Paris, Gallimard, coll. ” Bibliothèque de la Pléiade “, 1996, p. 119 (8 mai 1890).
3. Expression chère aux deux diaristes Valery Larbaud et Paul Léautaud.
juillet 1890 (plus d’une vingtaine de fragments parfois relativement amples). Quand Gide s’apprête à se mettre au travail, la résolution s’inscrit dans le journal, plus ferme d’avoir été écrite : ” Il faut faire Allain. Examen d’André Walter. (Commencer dès à présent à rassembler des notes.) […] Il faut travailler avec acharnement, d’un coup, et sans que rien vous distraie.”1Seules quelques entrées dispersées et brèves s’inscriront les semaines suivantes dans le journal jusqu’à la publication du roman en décembre. A compter de mai 1890, Gide tient un cahier préparatoire aux Cahiers d’André Walter où il couche à la fois des réflexions sur son livre à venir et des réflexions prêtées à son personnage, Allain. Dans une intéressante note régie, il observe : ” Il faut reproduire mon premier morceau, le tout premier du Cahier gris, mais sans les longueurs, il faut peiner le style, châtier indéfiniment la forme.”2 L’on remarque le curieux usage en ce sens de la construction transitive du verbe ” peiner “, et l’on ne peut s’empêcher de rapprocher cette note de l’analyse postérieure faite par Roland Barthes dans ” Délibération “, interrogation sceptique sur le journal personnel, partagée entre fascination et dévaluation d’une écriture jugée ” inessentielle “, ” non nécessaire ” et ” inauthentique “. Néanmoins Barthes s’arrange pour proposer, in extremis, une rédemption paradoxale au journal : ” il faudrait sans doute conclure que je puis sauver le Journal à la seule condition de le travailler à mort, jusqu’au bout de l’extrême fatigue, comme un Texte à peu près impossible.”3
1. André Gide, Journal 1887-1925, op. cit. , p. 119 (8 mai 1890).
2. André Gide, Romans et récits. Œuvres lyriques et dramatiques, t. I, Paris, Gallimard, coll. ” Bibliothèque de la Pléiade “, 2009, p. 140. Le ” Cahier gris ” désigne le cahier où Gide a tenu son journal d’octobre 1887 à octobre 1889.
3. Roland Barthes, ” Délibération “, Le Bruissement de la langue, Paris, Editions du Seuil, 1984, p. 399-413.
” Peiner le style, châtier indéfiniment la forme ” et ” travailler [le journal] à mort ” se font écho comme si le diariste portait la culpabilité d’une écriture qui puiserait à la vie et qui ferait l’impasse de la forme enfantée dans la peine… Gide saura néanmoins faire taire ce scrupule – aux résonances judéo-chrétiennes – et l’on observera que la plupart des fragments de son propre journal insérés dans Les Cahiers d’André Walter le sont presque sans modification. Pièce génétique essentielle du laboratoire de la fiction, le journal authentique ne saurait néanmoins être considérée comme un brouillon si l’on suit la démonstration d’Eric Marty et son analyse quasiment phénoménologique de la genèse des Cahiers d’André Walter :
” Que signifient, en effet, ces insertions extrêmement nombreuses, ces recopiages littéraux du Journal ” réel ” dans le journal fictif ? Ils correspondent, en accord avec le désir de produire une autobiographie de fiction, au vœu de répéter l’expérience antérieure sous une forme romanesque. Il y a échec, car l’expérience du possible au sein du monde de la fiction ne peut être une expérience vive et immédiate, comme l’est celle du présent dans le Journal. Au travers du recopiage, l’expérience du Journal perd son authenticité – la présence toujours vive de son geste d’origine -, sans pour autant acquérir une valeur de fiction : le texte devient alors obsolète à lui-même, d’autant plus mal inséré qu’il est recopié. Il y a une articulation fondamentale entre les deux projets qui induisent deux positions de conscience saisies au sein de pratiques d’écritures antagonistes : l’une ne peut être le brouillon de l’autre, et la seconde une variation subjective de la première. […] De sorte qu’entre le Journal tenu par Gide entre 1888 et 1890 et Les Cahiers d’André Walter, nous avons affaire à une genèse inachevée, et inaccomplie dans son intégralité : ” il y a plutôt ce que l’on appellerait une hybridation monstrueuse, fixation d’une chimère dont les morceaux ne peuvent se convenir “1. ” On assiste dans cet écrit à la dissolution du récit au sens traditionnel ou aristotélicien du terme, comme intrigue ou agencement de faits en histoire.”2 Si quelques événements ponctuent le texte, ils ne constituent pas l’essentiel de l’œuvre, qui demeure pour ainsi dire à l’état d’ébauche et inachevée. Dans le cahier blanc où il couche des souvenirs et insère des fragments antérieurs de son journal (1886-1888), il y a le décès de la mère de Walter, l’amour de celui-ci pour sa cousine Emmanuèle et le mariage de celle-ci avec un certain personnage anonyme(le journal intime) ; dans le cahier noir, laboratoire du roman Allain qu’il est en train d’écrire, toujours cet amour interdit, puis la mort subite d’Emmanuèle, suivie de celle de Walter, rapportée par un éditeur fictif(le journal fictif). ” Tous ces faits, cependant, sont secondaires en comparaison de l’aspect affectif et lyrique de l’œuvre.”3
Ce qui doit nous occuper davantage est la portée autobiographique de cette fiction. En effet, Gide fut lui-même amoureux de sa cousine, Madeleine Rondeau, sa future femme (1895) ; plus encore, ” il convient d’ajouter, dit Delay, que sur un très petit nombre d’exemplaires de luxe, et sur le sien en particulier, le nom de l’héroïne était Madeleine, et non,
1. Eric Marty, ” Gide et sa première fiction “, dans L’Auteur et le manuscrit, dira. Michel Contat, Paris, Presses universitaires de France, 1991, p. 186.
2-Aristote, Poétique, 6, 1450 à 3 et 7, 1450 b 25.
3-Pour l’aspect lyrique de cette œuvre et le rapport à la mise en abyme comme ” introspection “, voir l’article de Walter Geert, ” La réflexion dans ” Les Cahiers d’André Walter ” : notes pour une description de la ” mise en abyme ” “, dans La Revue des Lettres Modernes, Paris, vol. 547-553, 1979, p. 33. Après avoir relevé les éléments littéraires qui sous-tendent la psychologie d’André Walter/André Gide (” allitération, assonance, refrain, écho, retentissement, vibration, onde, souvenir, redite, harmonie, rythme, rime, transposition, résonner, se