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Le monde de la bourgeoisie est introduit à travers Mme Verdurin et son petit noyau. Proust, en parlant de ce clan dit que les femmes sont plus rebelles et qu’il est plus difficile pour elles de déposer leur curiosité mondaine. Alors toutes les fidèles du sexe féminin sont rejetées.
Quant à Odette, le texte donne des indications contradictoires : cette femme appartient presque au demi-monde, et est présentée à Swann comme ” difficile “. Son portrait signale une ” grande beauté “, mais porte la marque de déception de Swann :
” […] Elle avait un profil trop accusé, la peau trop fragile […].”3
L’auteur s’attarde sur la description de la coiffure et des vêtements qui dissimulent le corps d’Odette, au point de le déformer et de le morceler. Voyons comment le romancier décrit Odette :
“[Odette]a l’air d’être composée de pièces différentes mal emmanchées les unes dans les autres. […]. “4
Ces descriptions nous font penser à une poupée ou à une figurine de mode. La représentation proposée est aussi trompeuse qu’incomplète, parce qu’elle efface un corps qui tient peu de place dans l’intérêt de Swann et suggère peut- être l’absence de personnalité. Femme du vêtement, Odette est aussi une femme de l’apparence.
Ces propos montrent aussi son peu de culture – elle ne connaît pas Vermeer de Delft5 : ce peintre hollandais (1632-1675), jusque-là méconnu, et dont l’existence reste très mystérieuse, fut redécouvert à la fin du XIXe siècle. Il occupe une place à part entière dans l’œuvre de Proust, qui fut l’un des premiers à célébrer ses toiles intimistes aux coloris subtils. En signe d’hommage, Proust fait mourir l’écrivain Bergotte devant la Vue de Delft qu’il jugeait ” le plus beau tableau du monde”. Attribuant à Swann une étude en cours sur Vermeer, Proust lui prête donc une des passions les plus vives. A part cela, Odette cherche à séduire.

Le lecteur constate rapidement qu’Odette a l’habitude des hommes. Elle a déjà été mariée à un noble : Pierre de Verjus, comte de Crécy, qu’elle a ruiné. Très jeune, à Nice et à Bade, elle a eu une sorte de notoriété galante qu’elle cache soigneusement. Au début, elle sent que Swann ne lui appartient pas encore. Elle a beau admirer son intelligence, vouloir être mêlée à ses travaux et jouer la petite phrase de Vinteuil au piano, Swann ne renonce pas à ses habitudes de célibataire. Proust montre ainsi le comportement de Swann au début envers Odette :
” […] Swann se disait que, s’il montrait à Odette (en consentant seulement à la retrouver après dîner) qu’il y avait des plaisirs qu’il préférait à celui d’être avec elle, le goût qu’elle ressentait pour lui ne connaîtrait pas de longtemps la satiété. […] “. 6
Proust s’attache à décrire avec rigueur le développement du sentiment amoureux. L’amour est le mot de loin le plus employé par lui dans son œuvre. Il veut donner avec Un amour de Swann, une prodigieuse analyse de la passion entre Odette et Swann. Le romancier va tout intégrer dans son œuvre pour en faire un développement de la passion chez l’homme. Il expose au lecteur les joies, les réjouissances et les souffrances qu’entraîne l’état amoureux. Suite aux études, on peut distinguer deux phases : la cristallisation et la jalousie.
I-1 La cristallisation
Il nous semble que les conceptions amoureuses de Stendhal et Proust convergent, malgré quelques différences essentielles. Pour Stendhal, ce n’est pas l’angoisse le moteur de l’amour, mais l’espoir. Selon Stendhal :
” Il suffit d’un très petit degré d’espérance pour causer la naissance de l’amour. “7
Cependant, des éléments comme la jalousie, la cristallisation et l’idéalisation de la femme aimée sont des points communs entre les deux écrivains. Dans son œuvre intitulée De l’amour, Stendhal met en relief deux idées qui sont présentées sous la forme frappante et nouvelle d’une comparaison avec un phénomène physico-chimique: la cristallisation, qui est considérée comme l’aptitude de l’esprit amoureux à parer en imagination l’être aimé de toutes les qualités. Il expose sa définition de la cristallisation amoureuse. Un homme rencontre une femme et est ébloui par sa beauté. Comment tombe-t-il alors amoureux ? Stendhal explique ainsi :
” La première cristallisation commence. On se plaît à orner de mille perfections une femme de l’amour de laquelle on est sûr ; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se réduit à s’exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l’on ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré. Laissez travailler la tête d’un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez. Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver ; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d’une mésange, sont garnies d’une infinité de diamants mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif. Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé à de nouvelles perfections. ” 8
Nous voyons qu’il emprunte la comparaison aux rameaux d’arbres plongés dans les mines de sel de Salzbourg. Pour mieux saisir les explications de Stendhal, nous allons étudier en détails les deux idées qu’il a présentées dans ses propos :
La première idée peut être expliquée ainsi qu’aimer, c’est doter de perfections. Nous avons vu que Stendhal prétend :
“Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a ce nouvelles perfections”.9
La seconde idée revient à dire que l’attribution de ces perfections est due au travail de l’imagination. L’intérêt de l’analyse de Stendhal, c’est de montrer comment l’imagination joue à partir d’associations souvent fortuites, fruits de hasards et de coïncidences.
Alors, le travail de la passion crée une illusion, ou plutôt une auto-illusion (donc une mystification) de l’être aimé par l’amoureux : la femme réelle n’existe plus, seul existe l’être parfait pour l’amoureux. Stendhal affirme que l’amoureux crée son objet (la femme aimée) à partir d’une réalité, certes, mais d’une telle manière que la femme réelle est transfigurée par la passion. C’est aussi la cristallisation qui rend incommunicable la passion des autres : l’amour crée atour de l’aimé un halo que seul l’amoureux voit et comprend.
On peut ainsi résumer que grâce à la cristallisation, Stendhal a mis au jour ce grand mécanisme qui agite le cœur sans forcément que l’homme se contrôle lui-même. Telle est donc la fameuse cristallisation stendhalienne; un processus par lequel un être en lui-même insignifiant, banal et prosaïque, va se trouver magnifié à l’instar du rameau d’arbre effeuillé que les mineurs de Salzbourg jetaient